Les trois paliers d'un investisseur, après inflation
Les trois paliers
- Le « deuxième épargnant » : le capital rapporte chaque année autant que ce qu’on épargne.
- Le « point d’autonomie du capital » : le capital atteindra seul l’objectif, sans nouveau versement.
- Le « coût d’opportunité » : passé un certain capital, les versements accélèrent peu la trajectoire, et l’argent serait peut-être mieux employé à vivre.
Comme hypothèse avant inflation, 8 % par an n’a rien d’extravagant pour des actions. Le problème vient de ce qu’on met en face : une épargne et une cible pensées en euros d’aujourd’hui.
Après inflation, je retiens 5,2 % par an. C’est le rendement réel annualisé des actions mondiales de 1900 à 2024, selon le Global Investment Returns Yearbook 2025 d’UBS, avant frais et impôts. Pour illustrer, j’ai choisi des valeurs rondes : 500 € versés chaque mois, une cible de 500 000 €, un capital de 250 000 € pour le troisième palier. Le rendement est supposé constant.
Palier 1 : le deuxième épargnant
Le palier est atteint quand les gains annuels du capital égalent l’épargne annuelle, soit 6 000 €. Il faut pour cela un capital égal à l’épargne divisée par le rendement : 75 000 € à 8 %.
Le moment où on l’atteint a une propriété peu connue : il ne dépend pas du montant épargné. Après n années de versements S, le capital vaut S × ((1 + r)ⁿ − 1) ÷ r. Il égale S ÷ r quand (1 + r)ⁿ = 2. Le palier 1 arrive au bout du temps de doublement du capital, environ 72 divisé par le rendement en pourcentage. Épargner 1 000 € par mois au lieu de 500 € ne fait pas atteindre le palier plus vite : le seuil monte d’autant.
| Rendement annuel | Capital au palier 1 | Atteint au bout de |
|---|---|---|
| 8 % | 75 000 € | 9 ans |
| 6 % | 100 000 € | 12 ans |
| 5,2 % après inflation | 115 000 € | 14 ans |
| 4 % | 150 000 € | 18 ans |
Voir les données
| an | Gains à 8 % | Gains à 5,2 % réel | Épargne annuelle |
|---|---|---|---|
| 0 | 0 € | 0 € | 6 000 € |
| 1 | 217 € | 142 € | 6 000 € |
| 2 | 714 € | 461 € | 6 000 € |
| 3 | 1 251 € | 797 € | 6 000 € |
| 4 | 1 832 € | 1 150 € | 6 000 € |
| 5 | 2 458 € | 1 522 € | 6 000 € |
| 6 | 3 135 € | 1 913 € | 6 000 € |
| 7 | 3 866 € | 2 325 € | 6 000 € |
| 8 | 4 655 € | 2 758 € | 6 000 € |
| 9 | 5 507 € | 3 213 € | 6 000 € |
| 10 | 6 428 € | 3 692 € | 6 000 € |
| 11 | 7 422 € | 4 196 € | 6 000 € |
| 12 | 8 496 € | 4 727 € | 6 000 € |
| 13 | 9 655 € | 5 284 € | 6 000 € |
| 14 | 10 908 € | 5 871 € | 6 000 € |
| 15 | 12 260 € | 6 488 € | 6 000 € |
| 16 | 13 721 € | 7 138 € | 6 000 € |
| 17 | 15 299 € | 7 821 € | 6 000 € |
| 18 | 17 003 € | 8 540 € | 6 000 € |
| 19 | 18 843 € | 9 296 € | 6 000 € |
| 20 | 20 830 € | 10 091 € | 6 000 € |
Versements mensuels, rendements constants. Calculs Dezoom.
À 5,2 % réel, le deuxième épargnant n’arrive qu’au bout de 14 ans, avec un capital de 115 000 €. C’est près de 5 ans plus tard qu’à 8 %.
Il n’a rien de régulier non plus. Avec 75 000 € investis en actions, une année à −20 % lui fait retirer 15 000 €, deux ans et demi d’épargne. Le palier 1 se lit sur une moyenne de dix ans, jamais sur une année.
Palier 2 : le point d’autonomie du capital
Le capital nécessaire aujourd’hui pour atteindre une cible sans rien verser de plus vaut la cible divisée par (1 + r)ⁿ. Pour viser 500 000 € à 65 ans, il suffit à 8 % d’avoir 73 000 € investis à 40 ans. Le calcul est juste, mais il mélange deux unités.
Avec un rendement de 8 %, inflation comprise, les 500 000 € obtenus dans 25 ans sont des euros de dans 25 ans. Avec 2 % d’inflation par an, la cible de la Banque centrale européenne, ils vaudront environ 305 000 € d’aujourd’hui. Les 1 667 € par mois qu’ils permettraient de retirer, à 4 % par an, correspondront à environ 1 016 € actuels.
Pour une cible de 500 000 € d’aujourd’hui, il faut un rendement après inflation :
| Rendement | À 35 ans (30 ans) | À 40 ans (25 ans) | À 45 ans (20 ans) |
|---|---|---|---|
| 8 % | 50 000 € | 73 000 € | 107 000 € |
| 6 % | 87 000 € | 116 000 € | 156 000 € |
| 5,2 % | 109 000 € | 141 000 € | 181 000 € |
| 4 % | 154 000 € | 188 000 € | 228 000 € |
À 5,2 % réel, le point d’autonomie à 40 ans passe de 73 000 € à 141 000 €. Il fait presque le double. Un seuil qui varie du simple au double selon l’hypothèse n’a rien d’un seuil de sécurité. C’est une estimation, qui demande une marge.
S’y ajoute le taux de retrait : 4 % sur une retraite qui dure plus de 30 ans est déjà optimiste. J’en parle dans Mon objectif chiffré.
Palier 3 : le coût d’opportunité
Je pars de 250 000 € investis et compare trois versements mensuels pour atteindre 500 000 €.
| Versement mensuel | Durée à 8 % | Durée à 5,2 % réel |
|---|---|---|
| 0 € | 9 ans et 1 mois | 13 ans et 9 mois |
| 500 € | 7 ans et 5 mois | 10 ans et 3 mois |
| 1 000 € | 6 ans et 3 mois | 8 ans et 3 mois |
| Gagné avec 500 € | 1 an et 8 mois | 3 ans et 6 mois |
| Gagné avec 1 000 € | 2 ans et 10 mois | 5 ans et 6 mois |
À 8 %, 500 € par mois ne font gagner que 1 an et 8 mois. D’où l’idée qu’à ce stade, l’épargne n’influence plus beaucoup la trajectoire.
À 5,2 % réel, les mêmes versements font gagner 3 ans et 6 mois, deux fois plus. Moins le capital rapporte, plus l’épargne pèse. En retenant 8 %, on minimise mécaniquement le rôle de l’épargne, et donc ce que coûte de l’arrêter.
Le second biais tient à ce qu’on achète. On met souvent en face des années gagnées et des euros versés : 61 500 € versés en 10 ans et 3 mois à 5,2 %. Ces euros ne sont pas dépensés. Ils sont dans le patrimoine, avec leurs gains. Ce qu’on sacrifie, c’est de la consommation aujourd’hui. Ce qu’on obtient dépend de l’objectif. Pour qui vise un montant, 3 ans et 6 mois plus tôt n’est qu’une date. Pour qui vise de ne plus dépendre de son travail, ce sont 3 ans et 6 mois de travail en moins.
Mon cas
Au 1er octobre 2026, mon patrimoine net est de 441 000 €. Mon objectif est d’atteindre 1 000 000 € dans environ 6 ans.
Palier 1. S’il était entièrement investi à 5,2 % réel, mon patrimoine produirait environ 23 000 € par an. Il progresse d’environ 90 000 € par an depuis trois ans. Et une partie ne produit rien : ma résidence principale, mon épargne de précaution. Mon épargne fait encore l’essentiel du travail.
Palier 2. Pour avoir 1 000 000 € d’aujourd’hui dans 6 ans sans plus rien verser, il me faudrait 738 000 € à 5,2 % réel, et 630 000 € même à 8 %. J’en suis loin.
Palier 3. Mon patrimoine dépasse les 250 000 € de mon exemple, mais le raisonnement ne s’applique pas à mon horizon. À 5,2 % réel, et en supposant tout mon patrimoine investi, il me faudrait encore épargner environ 59 000 € par an pendant 6 ans. Sur les 559 000 € qui restent, l’épargne en apporterait près des deux tiers.