Argent brûlé, argent déplacé : le vrai coût d'un achat
Deux voitures. L’une coûte 40 000 € et vaudra encore 35 000 € dans cinq ans. L’autre coûte 15 000 € et n’en vaudra plus que 10 000 €. Dans les deux cas, 5 000 € de valeur disparaissent. L’argument : à perte égale, le prix d’achat ne compte pas, et la voiture chère ne coûte pas plus.
Le mécanisme
Argent brûlé, argent déplacé. Dans une dépense, une partie de l’argent disparaît pour de bon : un dîner, un abonnement, la décote d’un objet. Le reste change seulement de forme : il passe du compte en banque à un objet revendable. Le prix d’achat ne dit donc pas, à lui seul, ce que coûte une dépense. Jusque-là, rien à redire.
Le coût d’opportunité. L’argent « déplacé » dans un objet ne travaille plus. Placé ailleurs, il aurait rapporté quelque chose. Ce manque à gagner est un coût réel, même s’il n’apparaît sur aucun relevé.
Le problème, c’est que ces deux outils sont souvent utilisés l’un après l’autre, jamais ensemble. Or le second change le résultat du premier.
Premier dézoom : un an
La première année, la voiture à 40 000 € perd environ 1 000 € de valeur, comme l’autre. Mais les 40 000 € immobilisés auraient pu rapporter quelque chose. À 5 %, le taux retenu dans la vidéo, ce sont 2 000 € de rendement auxquels on renonce, contre 750 € pour la voiture à 15 000 €.
Coût réel de la première année : environ 3 000 € pour l’une, 1 750 € pour l’autre.
Le grand dézoom : cinq ans
Pour comparer proprement, on regarde ce que l’on a au bout de cinq ans dans chaque cas : d’un côté la voiture, à sa valeur de revente ; de l’autre, la même somme restée placée. L’écart est le coût réel de la voiture.
Voir les données
| an | Voiture à 40 000 € | Voiture à 15 000 € |
|---|---|---|
| 0 | 0 € | 0 € |
| 1 | 3 000 € | 1 750 € |
| 2 | 6 100 € | 3 538 € |
| 3 | 9 305 € | 5 364 € |
| 4 | 12 620 € | 7 233 € |
| 5 | 16 051 € | 9 144 € |
Calcul Dezoom. Décote linéaire, assurance, entretien et carburant ignorés.
| Taux de placement de référence | Voiture à 40 000 € | Voiture à 15 000 € |
|---|---|---|
| 1,7 % (Livret A depuis août 2026) | 8 500 € | 6 300 € |
| 5,0 % (taux retenu dans la vidéo) | 16 100 € | 9 100 € |
| 7,0 % (actions, espérance de long terme) | 21 100 € | 11 000 € |
Quel que soit le taux, la voiture chère coûte plus. À 5 %, l’écart dépasse 6 900 € en cinq ans. La perte de valeur est la même, mais le capital immobilisé est presque trois fois plus gros, et son coût d’opportunité aussi.
La conclusion « une voiture chère peut coûter moins cher » n’est donc vraie qu’en oubliant l’outil suivant. Le même raisonnement s’applique à une montre de luxe qui « garde sa valeur » : plus elle est chère, plus elle immobilise de capital, et plus ce capital coûte.
Ce que les autres n’expliquent pas : le choix du taux
Tout le calcul repose sur un chiffre : le rendement auquel on renonce. Et c’est là que la plupart des raisonnements dérapent.
Le taux doit être celui que tu obtiendrais vraiment, après impôt. Les 5 % de la vidéo sont présentés comme le rendement des obligations américaines à 10 ans : un taux en dollars, avant impôt. Pour un épargnant français, le placement sans risque de référence est le Livret A, à 1,7 % depuis le 1er août 2026 (Meilleurtaux). Un taux trop haut gonfle artificiellement le coût de tout ce qu’on possède.
L’exemple de l’immobilier le montre bien. La règle avancée : un bien à 1 000 000 € immobilise un capital qui rapporterait 50 000 € par an à 5 %, soit environ 4 200 € par mois ; si on peut louer moins cher, il faut louer. Mais un propriétaire paie aussi la taxe foncière, l’entretien et l’assurance, et il a payé des frais de notaire. En face, le bien prend de la valeur, au moins au rythme de l’inflation.
Avec des hypothèses simples (frais de détention de 1,5 % du prix par an, frais de notaire de 7,5 % répartis sur dix ans, revalorisation de 2 % par an), le coût mensuel d’occupation d’un bien à 1 000 000 € devient :
| Taux de placement de référence | Coût annuel d’usage | Équivalent loyer mensuel |
|---|---|---|
| 1,7 % | 1,95 % du prix | 1 600 € |
| 4,0 % | 4,25 % du prix | 3 500 € |
| 5,0 % | 5,25 % du prix | 4 400 € |
Selon le taux choisi, le seuil au-delà duquel louer devient plus intéressant varie du simple au double. La règle n’est pas fausse, mais le chiffre de 4 200 € ne vaut que pour quelqu’un qui place réellement son argent à 5 % net, et sans risque.
Le coût par usage doit lui aussi intégrer le capital. Diviser un prix par le nombre d’utilisations est une bonne idée, mais il faut y ajouter le coût d’opportunité, sinon les objets chers et durables paraissent toujours moins chers qu’ils ne le sont.